mercredi 9 janvier 2008

Cigarette I love you

(Photo credit: Heiko)

Vous vous souvenez de ces cendriers sur pied, ridicules, branlants, avec une bande de plastique style ronce de noyer autour? Gamine, je faisais tourner le petit disque de metal a l'interieur a toute vitesse, au grand dam de ma grand-mere qui craignait pour son parquet cire. Mon pere fumait la pipe, a l'epoque fumer etait viril, synonyme de maturite, de puissance. Au cinema aussi on fumait. Deneuve, Bardot, au volant, cheveux au vent sans ceinture. Entre leurs doigts fins aux ongles rouges parfaitement ovales, elles tenaient une cigarette blanche et longue avec un anneau dore pres du filtre. Elles masquaient leurs regards sulfureux derriere de gracieuses volutes , et j'adorais la voix doucement rauque et grave de la mere de ma tante, tres classe avec ses cheveux releves dans un soigneux chignon bleute, quand elle parlait de ses voyages en faisant negligemment cliqueter entre deux doigts couverts de bagues un Dupont dore.

Et puis je me souviens de l'epoque ou fumer est soudain devenu loin d'etre elegant. Sur l'affiche americaine de Pulp Fiction, on prive Uma Thurman de sa cigarette, un petale en moins a cette fleur venimeuse. Dans les 90's, on change de source de radicaux libres en bronzant a outrance mais en ne fumant plus; Mugler elargit la taille des epaulettes, la femme devenue business woman est healthy, mange macrobiotique, fait du sport, blanchit ses dents. Et arreter la cigarette devient un nouveau defi politique et moral. Les proces contre Philip Morris et les battles des grand trusts americains ternissent l'image de la cigarette. Le mythe se consume, la cigarette dechue redevient l'apanage degradant des classes moyennes et ouvrieres.

Aujourd'hui le fumeur est a la rue, c'est un freak. Il est de l'autre cote. Fumer c'est un peu comme etre gay en 1998. Et meme si on arrete, on ne devient pas non-fumeur comme ca, on devient un fumeur qui ne fume plus, ce qui est entierement different. On devient celui qui regrette l'epoque ou la premiere chose qu'on lui proposait dans un resto etait "fumeur ou non-fumeur?", celui qui regrette les wagons delicieusement puants de la SNCF avec la buee jaune sur les vitres, celui qui souleve un foulard ou un t-shirt qui trainait par terre et qui retrouve par bouffee des instants particuliers de cette soiree ou il avait vraiment trop fume, meme que c'etait trop bien.

J'ai toujours aime regarder ces paquets qui racontaient des histoires, les "Camel " polonaises au gout de paille qu'on fumait a Gdansk sur la plage enneigee, avec une jeep a la place du chameau, les Yves Saint Laurent avec un filtre couvert de satin tres fin que j'achetais a minuit au tabac a Odeon pour prolonger la nuit apres la derniere seance de cine , les Cartier fadasses de Duty Free, les Malboro Light de Brian Molko, entierement blanches, qui sont juste les americaines que je fume toujours et que j'allume par le filtre une fois sur deux, les menthol pour l'haleine - mais pas les Lucky qui sentent vraiment le E434 a la Hollywood Chewing Gum-, celles aux clou de girofle avec le filtre couvert de sucre que fumait Jerome au Scorp, les Vogue de mon foyer de beton rose grisatre, les fausses Malboro trop seches du Maroc, les Parliament avec le filtre qui ne remplit pas entierement le tube de papier, laissant juste l'espace necessaire pour y deposer de la coke ou?, les Malboro chinoises au rouge plus vif comme les toits de Tiananmen. Et puis sont apparus les messages, avec des differences selon les langues : en France, fumer tue, alors qu'en Espagne, fumer peut tuer, nuance. Et puis ces paquets thailandais avec un corps ouvert sur des poumons carbonises en photo.

Alors j'ai commence a les regarder differemment, ces cigarettes que j'allumais une a une. C'etait toujours des amies, mais moins. Et puis il y a tous ces morts. Et fuckin' Delarue qui essaie de nous faire pleurer sur les histoires de "survivants". Et cette pub avec un megot ecrase dans un pot de creme de jour. Les associations, les numeros verts, les patchs, les chewing gum. Pfff dis-je en ecrasant mon megot dans le cendrier plein. Le cancer, epee de Damocles moderne.

Je me souviens m'avoir souhaite un meilleur futur que celui de "fumeuse".

Mais il y toujours cette premiere bouffee, celle qui a un gout different selon l'heure de la journee. Il y ces ces regards qui scintillent derriere la fumee, ces regards qui ne seraient pas les memes sans le voile bleute, qui coupent la respiration et pour lesquels on oublie un instant la petite colonne de cendres qui grandit peu a peu entre nos doigts paralyses. La couleur de la fumee aussi, grise, bleue, jaune, verte, rose suivant l'humeur et la couleur du ciel.Le plaisir different mais toujours la.

Cigarette I love you but you're bringing me down.

Bande son: Le CastleVania, mon DJ soiree clope
Black Eyes Remix

3 commentaires:

peter berlin a dit…

Question : qu'est ce qui produit le plus de radicaux libres? le tabac chez un fumeur ou le stress d'un ancien fumeur?
Réponse : la vie est mortelle... mais la cigarette est vintage, chic et de plus en plus exceptionnelle!
Live young, die fast... That rocks!

Interstella 5555 a dit…

LOL You are so right! Comme disait Bukowski, la vie est un carnaval merdique, alors autant l'apprecier comme on peut, quitte a ce que la fete dure moins longtemps....

B a dit…

Chaque clope diminue notre espérance de vie! 6 minutes/clope en moyenne ai-je cru lire (je ne sais pas d'où sort ce chiffre)...
Que risque t'on vraiment? on commence par perdre les dernieres minutes de nos vies...ces minutes où trop arthrosés et fatigués pour se bouger l'on passe son temps à mater la télé en essayant de croquer dans une pomme...avec les 3 belles dents qui nous restent.
Alors voici le dilemne: 5 clopes OU 1 épisode des Feux de l'amour saison 97???